Le Plumier

Au gré de ma fantaisie

mardi 19 février 2008

LE MEDECIN ET LE DICTATEUR

Ancien patron du service d'ophtalmologie de l'Hôtel-Dieu, chirurgien, désormais membre de l'Académie Française, Yves POULIQUEN fut un jour appelé par Paul Milliez afin qu'il donnât un avis sur le dossier d'un patient dont il ne connut l'identité que quelques mois plus tard.
C'était en mai 1979. "Vous vous souvenez, Pouliquen, que vous avez émis quelques réserves quant à l'efficacité des recommandations que vous formuliez.../... Aussi nous sommes-nous ralliés à votre avis. Préparez-vous à partir. Après-demain, vous ferez la connaissance du patient..."

C'était assez peu banal et l'identité du malade surprit encore plus notre médecin, il s'agissait du dictateur du plus petit Etat communiste du monde, Enver Hoxha, ce dernier Stalinien d'une époque qui disparaîtrait dix années plus tard dans l'effondrement du monde communiste, dont l'Albanie était un des bastions.

C'est ce voyage, préparé dans le plus minutieux secret digne d'un roman d'espionnage, au coeur d'un totalitarisme barbare que nous raconte Yves Pouliquen.

Mais plus que ce parcours, au cours duquel on notera qu'un médecin peut aussi souffrir de ces maux qui nous handicapent temporairement, c'est surtout sa rencontre avec un homme cultivé, francophone, ancien professeur de Français, ayant étudié à Montpellier et dont il se demande comment son intelligence a pu basculer vers la dictature la plus cruelle.

Lors de son accueil à Tirana, il est convié par son hôte dans une salle où deux fauteuils trônent sur une estrade, sur lesquels ils vont s'asseoir, tandis qu'en face d'eux une douzaine de médecins et membres du gouvernement les regardent. Lorsque Enver Hoxha juge la séance terminée, il les congédie d'un geste. "J'en fus choqué et il me vint à penser que jamais roi, comme j'avais pu m'en rendre compte, ne se serait séparé de sujets avec autant de désinvolture."

Puis quelques pages plus loin, il nous livre sa vision du totalitarisme "La dictature, où qu'elle soit, quelle qu'en soit la couleur, partage les mêmes penchants et le même culte de la peur: celle des autres et celle qu'elle inspire."

Cette rencontre entre le médecin et le dictateur permet de brosser le portrait d'un homme secret dont le monde ignora longtemps les sinistres exactions et qui, dans une certaine manière d'être, ressemblait en privé à un bourgeois cultivé, essayant par ses paroles de convaincre celui qui aurait dû, mais ne put, l'opérer ultérieurement, que "...il convenait de maintenir tant qu'il le faudrait l'autorité légitime, à la manière dont le recommandait le camarade Staline, le seul à ses yeux qui eût été fidèle au marxisme-léninisme."

Jamais dupe de sa bonhomie, de son sourire ou de son assurance, le médecin s'interroge, longtemps après sa mort, sur le tyran: "Comment avait-il pu, lui le professeur, l'homme en un certain sens cultivé, le défenseur de la culture, de la foi en l'éducation, éliminer sauvagement et sans remords apparents ses amis, ses serviteurs, ses proches au nom d'un dogme criminel?"

Alors, pourquoi avoir soigné "ce dictateur monstrueux" comme le lui reproche une infirmière?
"Qui que tu sois, d'où que tu viennes, je te soigne." C'est la seule réponse possible pour un médecin, celle d'Hippocrate.


"Le Médecin et le Dictateur" Yves Pouliquen, ed. Odile Jacob, 23€

Posté par patrickpike à 00:37 - littérature - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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